samedi 31 octobre 2026

Parler sans parler

En août, Nicolas a franchi un grand pas en passant de l'école primaire à l'école secondaire. Nouveau centre scolaire, nouveaux profs, nouvelles accompagnatrices, nouveau programme, nouvelles règles... une transition difficile pour un jeune TSA qui n'aime pas les changements.

Comme il ne va à l'école qu'à temps partiel, et comme son horaire contient plus de branches secondaires que de branches principales, nous avons réfléchi comment nous pourrions l'aider à obtenir son certificat de fin de scolarité d'ici trois ans. 

Nicolas adore la langue de Shakespeare, mais son horaire ne prévoit pas de cours d'anglais. Nous avons donc décidé de lui payer un abonnement pour une application qui lui permet d'approfondir son anglais. Notre idée à la base était que, lorsqu'il a le temps et pas trop de fatigue, il pourra suivre quelques leçons depuis la maison.


Il avait le temps, il n'était pas trop fatigué, alors il a essayé. Comme l'application choisie est plus ludique et ne donne pas l'impression de faire du scolaire, Nicolas a adoré. Il clique sur sa tablette, il place des mots pour former des phrases, il écoute les dialogues, il répond à sa tablette. Il prend plaisir à entendre le "tadiii" quand il répond juste, il s'énerve quand c'est un "beep" quand il répond faux. Il répète la mauvaise réponse en parlant plus fort, il se pourrait que l'appli n'a pas validé sa réponse parce qu'elle ne l'aurait pas entendu...

Dès le deuxième jour, nous avons dû freiner Nicolas parce qu'il aurait passé des heures à apprendre l'anglais. Qu'il apprenne, mais qu'il garde son énergie pour l'école aussi. Dorénavant, ce sera deux fois trente minutes d'anglais par journée, au maximum.

Les parents qui fixent des nouvelles règles à un ado, c'est compliqué. Si l'ado est autiste, les complications deviennent exponentielles... 

Mais un enfant TSA respecte les règles et ne ment pas.

Nicolas est sur sa tablette. J'entends des "tadiii" et lui pose la question s'il n'était pas en train d'enfreindre les règles. Il m'assure que non, mais je ne suis pas dupe. 

"Tadiii"... "tadiii"... "tadiii"... Les indices sont clairs : Nicolas est sur son Duolingo. Sa réponse me laisse bouche bée : "Oui, je suis sur Duolingo mais je n'apprends pas l'anglais." 

En effet, Nicolas apprend à jouer aux échecs. Il a découvert qu'en plus de l'anglais, l'appli lui proposait d'améliorer son niveau et sa stratégie dans ce jeu qu'il aime toujours autant qu'avant. Et je comprends d'un coup pourquoi les parties d'échecs contre lui deviennent de plus en plus difficiles.

L'autre jour, Nicolas me parle sans que je le comprenne. On n'était pas dans la même pièce, il y avait du bruit, je m'approche donc de lui. Il répète, je ne comprends rien. Il parle plus fort et je ne comprends toujours rien. Est-ce que son cerveau a complètement beugué? "Mais non, je te parle en coréen. Tu ne comprends pas?"

Nicolas a décidé d'apprendre le coréen car il a commencé à se lasser des cours d'anglais. Cela est compris dans l'abonnement de l'application, alors il a essayé. Je lui ai dit que, dans le pays où nous habitons, cette langue n'était pas très utile, et il a compris le message.

Nicolas a donc entamé les cours d'allemand... mais il n'a pas aimé. Cela fait deux semaines qu'il suit tous les jours un cours d'italien - en plus de l'anglais. Son niveau s'améliore, son plaisir reste intact.

J'ai vérifié ce que propose l'application. J'ai constaté qu'il a commencé (mais pas continué) les cours de maths. L'appli propose également et une dizaine d'autres langues.

Nicolas deviendrait-il un pro des langues? Vingt ans en arrière, il aurait peut-être pu aspirer à devenir traducteur, mais qui a encore besoin de ce métier de nos jours? 

Je m'en fiche. Qu'il ait plaisir à entendre les "tadiii". Qu'il apprenne. Qu'il fasse mieux que regarder des vidéos TikTok comme le font d'autres jeunes. Qu'il parle, surtout qu'il n'a pas pipé un mot avant ses cinq ans. Les langues, c'est toujours utile.

Ce que l'appli n'enseigne malheureusement pas, c'est la communication. 
Parce que la communication, c'est difficile pour tout le monde (TSA ou non). 
Communiquer, c'est très difficile pour un TSA qui ne comprend pas nos codes.
La communication, c'est (presque) impossible pour Nicolas, même si, un jour peut-être, il parlera dix langues.

A condition qu'il parle à des gens et pas à sa tablette. Des personnes, qui que ce soit, mais quelqu'un d'autre que nous à la maison. Pour l'instant, lorsqu'il croise quelqu'un qui ne fait pas partie de son entourage très restreint, il est incapable de leur adresser la parole. Il se cache, il a peur, il est terrorisé.

Il préfère rester à la maison et apprendre les langues qu'il parlera... sans les parler. C'est le serpent qui se mord la queue.

Qu'il ait ce plaisir d'apprendre et d'entendre les "tadiii" jusqu'au coucher... car les "tadiii" font désormais partie de sa routine, cela le rassure, et ça génère des petits plaisirs.

"Tadiii !" 
Il vient de terminer le niveau 85 en anglais, je crois. Ou le niveau 5 en espagnol?

"Tadiii!"